Accueil du site / l’ensemble des travaux par ordre chronologique / 2014 / Esther Ferrer - Emilio López-Menchero

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"Torero / Torpedo au col d’Aubisque", 2007 & "Torero / Torpedo face à Miroir d’Epoque Régency de Marcel Broodthaers", 2005, Emilio López-Menchero.
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‘Autoportrait adolescent de mon éblouissement jaloux et de mon ébahissement illimité face à l’Histoire de la Peinture ! ’, Emilio López-Menchero, 2011, vidéo de la performance à la salle Rubens, Musées Royaux des Beaux-Arts, Bruxelles, (film : Sylveste Gobart).

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La directrice de la Centrale, Carine Fol m’expliqua qu’elle voulait entamer une série d’expositions où un(e) artiste de Bruxelles inviterait un(e) artiste de l’étranger. Elle me laissait donc l’initiative d’un choix. J’optai pour Esther Ferrer, artiste que j’admire. Sa conception de la performance comme action m’est particulièrement proche. Je l’avais rencontré à Paris en participant à une exposition d’artistes espagnols à la fondation Hippocrène, mais aussi et surtout à Bern où je passais sur scène juste après elle, lors du « Festival für Aktionskunst » à Bern, au Schlachthaus Theater. Dans les coulisses nous sommes rapidement devenus complices.

La proposition de Carine était complexe, quasi paradoxale. D’abord le challenge majeur d’un face à face entre artistes et, à cela, s’ajoutait l’idée de montrer l’ensemble de mon travail. Notamment mes actions sur Bruxelles, une vue documentaire donc, monographique aussi, qui montrerait la diversité des médiums que j’utilise. Elle souhaitait également une nouvelle pièce spécialement conçue pour la Centrale. Tout cela enchevêtrait trois défis auxquels s’ajoutait la difficulté de l’espace…

Je pris l’opportunité d’une nouvelle pièce pour lui proposer ma rétrospective en-soi, c’est-à-dire créer une clef de lecture de mon parcours disparate.

Le lieu d’exposition était à l’origine la première centrale électrique de Bruxelles, construite en 1901. Son espace était particulièrement complexe par sa structure, sa diversité des volumes et par l’irrégularité de ses murs. Son accès surtout, totalement cachée derrière la tour baroque de l’ancienne Eglise Sainte Catherine, ressemblait plutôt à une porte de service qu’à une entrée principale. Mise à l’écart, alors que située en plein coeur de Bruxelles, sa visibilité publique était quasi nulle. L’intérieur proposait une série de salles en enfilade, dont une principale d’une hauteur considérable et une dernière en fin de parcours située à un mètre en contrebas. A la grande nef principale, deux ouvertures menaient à de toutes petites salles, des sortes d’alcôves. Aussi de cette même nef, un corridor menait à l’ancien comptoir du nylon avec sa vitrine donnant sur la rue Sainte Catherine, commerçante, très animée. Je connaissais ce lieu pour y être intervenu en 2004, avec l’action « peau neuve ».

Le corps comme outil d’expression sociale et politique, était le point d’articulation de nos deux démarches. La notion de l’identité avait surgit dans nos réunions, peut-être par le fait que nous sommes tous deux espagnols, Esther à Paris et moi à Bruxelles. C’est la violence de l’identité par l’envahissement et l’exclusion de l’autre qui a retenu l’attention d’Esther. Elle me proposa une seule pièce, une œuvre de poids, « Madre Patria ».

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"Madre Patria", Esther Ferrer, 1492 - 1992

De façon laconique elle data l’œuvre de 1492 à 1992 pour marquer les 500 ans de la découverte des Amériques, mais elle fut censurée en Espagne. L’installation dans son ensemble représentait une araignée dont le corps était un cercueil suspendu par des câbles en guise de pattes. De l’intérieur du cercueil sortait la voix d’Esther qui énumérait les crimes commis par l’Espagne au nom de son hégémonie culturelle, politique et religieuse. Une épée sur le cercueil substituait une croix.

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En arrière-fond se déployait le drapeau espagnol avec l’écusson de la monarchie. Je fus donc confronté à la totalité de l’espace restant. De prime abord, je fis émettre de la tour Sainte Catherine le cri de Tarzan qui réveillait tout le quartier à plusieurs reprises pendant la journée, indiquant l’existence de l’exposition malgré la clandestinité de son entrée. Puis devant l’attitude synthétique et directe d’Esther, je proposai une vision développée de mon parcours, comme si je devais endurer un marathon. Mon objectif principal était d’expérimenter des liens inédits, une relecture de mon travail jusqu’à ce jour. Mon fil conducteur fut le corps : le corps normé, le corps agité, le corps identifié, le corps fantasmé.

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Dans cette aventure une chose me tenait à cœur aussi…la question du peintre. Je plongeais d’emblée le visiteur face à un écran suspendu, projetant ma performance de la salle Rubens aux Musées Royaux des Beaux-Arts, où je copiais les tableaux du Maître en griffonnant au bic ‘quatre couleurs’, habillé en gardien de musée … De part et d’autre de la projection on pouvait voir le « Trying to be James Ensor » (d’après son autoportrait déguisé en Rubens) et le « Torero/Torpedo face à Miroir d’Epoque Régency de Marcel Broodthaers ». L’ensemble introduisait : la norme, l’agitation, l’identification, le fantasme.

Juste après cela, l’araignée parlante d’Esther mettait le visiteur en garde face à un corps gisant. L’identité devenait prédatrice.

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avant-plan : la salle Rubens au moment où les dessins griffonés au bic 4 couleurs sont jetés au sol. arrière : "Madre Patria"

Après ces premières antichambres, on entrait dans la grande salle. Dans son axe central, deux grandes installations articulaient l’exposition. J’opposais une structure à une masse. Toutes deux emprisonnaient, englobaient du moins. Mais l’une permettait de voir à travers un grillage, tandis que l’autre enfermait le regard. « Brugse huis », une cage à la forme d’une maison brugeoise, faisait face à « Willkommen, Bienvenue, Welcome », le nuage d’oreillers suspendu où on pouvait pénétrer à mi-corps.

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"Brugse Huis", 2008.
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"Manifestation, Molenbeek, Sacs " (série "Indonésie", encre de Chine/papier, 2008).
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La maison brugeoise pouvait devenir un poste d’observation. À travers les mailles on pouvait voir tous les tableaux et photos sur les quatre murs de la salle, comme s’il s’agissait d’un éclatement de l’espace domestique, à la différence que les « portraits de famille » étaient accrochés à l’extérieur de la maison : un portrait de mon père, un portrait de ma sœur, un autoportrait caché par un masque, un autre en chemisette tricotant ou encore à quatre pattes dans un grenier en Cindy Sherman ; mais aussi, une chanteuse hurlant « MAMA », tout référait à l’intime, à l’affect. Un grand tableau quasi abstrait montrait la flamme d’une allumette (une Union Match, d’où son titre), un souvenir d’enfance de ma première brûlure.

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installation "Willkommen, Bienvenue, Welcome" - peintures : "Mama", "Autoportraits", "Teresa".

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"in Balzac’s mind", 2011, peinture à l’huile sur toile, 75 x 65 cm & "Trying to be Balzac à la bretelle", photographie, 2008.
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"Union Match", 2014, huile sur toile, 240 x 200 cm

Les deux alcôves en chicane permettaient une sorte de recueillement. L’une face à une litanie et l’autre face à des incantations. La première projetait le film « déchets » où une voix monocorde récitait une longue liste noms de travailleurs licenciés. Des plans fixes montraient les activités quotidiennes au sein des entreprises. Dans la seconde alcôve, un diptyque opposait des habitants des deux quartiers de Gand, Moscou et Bernadette, chantant des chansons…

La vitrine du comptoir du nylon dévoilait l’exposition à la rue, notamment en faisant défiler devant la vitre, le film de la performance Rail où des ouvriers tiraient un rail de 18m de la gare du midi à la gare du Nord. Dos à ce moniteur vidéo public, un autre tourné vers l’intérieur montrait The Pipe, où huit ouvriers traversaient avec un tube de 12m, la foire d’art contemporain de Bruxelles.

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The Pipe (video)
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Moscou-Bernadette,video diptyque, 2010.

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trying to be Cadere, 2013
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Checkpoint Charlie

Toujours en vitrine je m’y montrais aussi dans la peau de Cadere, en artiste errant, sa barre colorée en main, telle une canne de marcheur Le lien entre tout cela, une ligne droite qui traverse l’art et l’espace public. Après la grande nef deux salles un peu particulières clôturaient l’ensemble. Une première que j’appelai le « labo » et une dernière que le visiteur découvrait en vision plongeante. Le labo montrait avant tout le corps dans toute son agitation. En lutteur de sumo face à son reflet, en courant au travers des corridors de l’unité de Charlottenburg de le Corbusier, en Policier militaire US arrétant les voiture entre Bruxelles et Molenbeek et vilipendié dans une scène de famille en essayant d’incarner Lennon, en Torero grimpant le col d’Aubisque ou encore dans les quarante postures de Balzac. Seul une photo montrait le corp fixe, mon premier « Trying to be », Pablo Picasso. Cette figure ressemblait à s’y méprendre à l’homme standardisé du manuel d’architecture de E.Neufert….

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Checpoint Charlie
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Trying to be Balzac & Trying to be Picasso
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CAP.MAX. & Trying to be Fernand Léger, Rrose Sélavy, à gauche Carlos, à droite Yasser Arafat.
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CAP.MAX. & Trying to be Yaser Arafat, Frida, Escobar as Pancho Villa, Che.

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Puis en descendant des marches le tapis CAP MAX fixait le corps dans sa norme et son occupation spatiale . Autour du corps répété et anonyme, le corps identifié dans toute une série de portraits célèbres mes « Trying to be Fernand Léger, Rrose Sélavy, Carlos, Engels, Picasso, American Indian, Escobar en Pancho, Frida, Yasser Arafat, Dutroux, Rasputin...

La Centrale a été pour moi un tour de force, un tissage à travers ma diversité. L’expérience m’a permis de retracer mon chemin.

notes:

[1] photos : Philippe de Gobert

[2] ph : P.de Gobert

[3] photos : P.de Gobert

[4] ph : P.de Gobert

[5] ph : P.de Gobert

[6] photos : P.de Gobert